L’Appel au Réveil Viral : Une Perspective IFS
Par Dick Schwartz

« Ce n’est pas que vous devez être libéré de la peur. Dès que vous essayez de vous libérer de la peur, vous créez une résistance contre la peur. La résistance, sous quelque forme que ce soit, ne met pas fin à la peur. Ce qu’il faut, plutôt que de fuir ou de contrôler ou de supprimer toute autre résistance, c’est comprendre la peur ; c’est-à-dire l’observer, l’étudier, entrer directement en contact avec elle. Nous devons apprendre à connaître la peur, et non pas comment y échapper, ni comment lui résister par le courage entre autres. » 
J. Krishnamurti

Quand les gens sont dominés par des états internes ardus, individualistes et matérialistes qui, dans certains cas, semblent contribuer à leur succès, ils ne changeront pas, indépendamment de tout dommage collatéral sur leurs autres activités, relations ou santé physique. C’est également vrai pour les pays qui sont dominés par des forces similaires ; les dirigeants ignorent les dommages causés à la majorité de leur population ainsi que les répercussions sur le climat et la terre.

Néanmoins, une telle domination entraîne généralement une sorte d’effondrement qui peut être un signal d’alarme. Pour les personnes de type A, cela peut être une crise cardiaque, un divorce ou toucher le fond avec une dépendance. Pour les pays, il s’agit des guerres, des dépressions économiques, des fléaux et des crises liées au changement climatique : tout cela résulte de leur obsession pour une croissance illimitée. Dès lors, à mesure que le coût de ces conséquences insensées devient plus clair, de tels événements peuvent conduire le système à remettre en question ses convictions fondamentales et motrices.
Cela peut impliquer une réforme majeure. Par exemple, l’essor du New Deal après la Grande Dépression, où pour la première fois, notre pays a mis en place certains programmes d’aide pour les gens ordinaires, comme la sécurité sociale et a augmenté les impôts des riches, créant ainsi une classe moyenne stable qui a duré jusqu’à l’ère Reagan. Au milieu de cette pandémie actuelle, les problèmes de notre forme de capitalisme sévère post-Reagan, à savoir la douleur et la vulnérabilité de la majorité de notre peuple, qui vit dans une situation financière précaire et ne peut se permettre une telle crise, sont évidents. Ce qui attire également l’attention, c’est à quel point nous sommes totalement interdépendants, de sorte que le fait de ne pas s’occuper de certains segments de notre pays se retournera contre nous, peu importe qui nous sommes.

Comme l’écrit Eric Klinenberg, professeur de sociologie et directeur de l’Institut de la Connaissance Publique à l’Université de New York : « Le hamburger bon marché que je mange dans un restaurant qui refuse un congé de maladie payé à ses caissiers et à son personnel de cuisine me rend plus vulnérable aux maladies, tout comme le voisin qui refuse de rester chez lui en période de pandémie, car notre école publique ne lui a pas enseigné les sciences ou encore la pensée critique. L’économie, ainsi que l’ordre social qu’elle contribue à soutenir, s’effondrera si le gouvernement ne garantit pas un revenu aux millions de travailleurs qui perdront leur emploi durant une récession ou une dépression majeure. Les jeunes adultes ne réussiront pas à se lancer si le gouvernement ne les aide pas à réduire ou à annuler leur dette d’études. La pandémie du coronavirus va causer une douleur et une souffrance immenses. Mais elle nous obligera à reconsidérer qui nous sommes et ce que nous valorisons, et, à long terme, cela pourrait nous aider à redécouvrir la meilleure version de nous-mêmes. »

À un plus ample niveau, cela peut être un message de la terre qui nous révèle que nous devons nous éveiller et prendre conscience de la façon dont nous la maltraitons. Comme l’écrivain Umar Haque l’a commenté sur Medium en mars, « Avez-vous vu comment, soudainement, tandis que la ‘croissance’ économique est au point mort, la pollution s’est arrêtée, les poissons sont de retour dans les canaux de Venise et les arbres peuvent à nouveau respirer ? C’est l’un des plus gros indices que l’Univers puisse nous envoyer. » C’est un signe d’espoir : la terre et les autres écosystèmes peuvent rapidement guérir une fois que nous cessons d’en abuser.

Ce serait bien si nous tenions compte de cet appel au réveil et n’avions pas besoin de signaux plus durs, car comme le souligne également Haque, « Le coronavirus n’est qu’un échauffement pour l’événement principal. Que se passera-t-il lorsque le changement climatique s’accentuera comme il le fera au cours de la prochaine décennie ? Lorsque les gens ne seront pas seulement mis en quarantaine, mais que des villes entières commenceront à s’effondrer ou que des continents brûleront ? Que se passera-t-il lorsque l’effondrement écologique bouleversera des chaînes d’approvisionnement mondiales entières, qui ne pourront plus correctement fonctionner par manque de terre cultivable, d’eau et d’énergie ? Ou lorsque l’extinction massive détruira les ‘ressources’ que nous tenons pour acquises, qu’il s’agisse de bois ou de silicium ? Pan ! »

Le coronavirus est entré dans nos vies de la même manière que presque toutes les pandémies, de la vie sauvage, et notre expansion constante dans leurs habitats. « Toute maladie émergente au cours des 30 ou 40 dernières années est le résultat de l’empiètement sur les terres sauvages et des changements démographiques », mentionne Peter Daszak, écologiste spécialisé dans les maladies et président d’EcoHealth. En fait, les maladies émergentes ont quadruplé au cours du dernier demi-siècle, selon les experts, en grande partie à cause de l’empiètement croissant de l’homme sur l’habitat, en particulier dans les points chauds de la planète, à l’instar des régions tropicales. Plusieurs facteurs sont à la base de cet empiètement : un développement économique insensible à l’environnement, la croissance démographique et la pauvreté notamment. Donc, si ce virus envoie un message au monde, c’est que nous ferions mieux de ralentir et de mieux prendre soin de nos populations et de notre chère terre.

Il est possible que ce choc massif pour nos systèmes planétaires et nationaux réveille suffisamment de dirigeants pour que nous puissions descendre du train du suicide que nous avons pris et emprunter un train plus lent, plus juste et plus vert pour nous-mêmes. Je crois que cela dépend en grande partie de la façon dont chacun d’entre nous réagit face à cette crise. Si nous commençons à écouter les voix internes que d’habitude nous ignorons et négligeons, nous découvrirons qu’elles souffrent et qu’elles souhaitent occuper plus d’espace dans notre vie. Cela peut conduire à un remaniement majeur de notre Système Familial Intérieur et, par conséquent, de notre mode de vie. Nous deviendrons plus “Self-Led” (guidé par notre Self) et travaillerons à l’équilibre, à l’harmonie et à la connectivité.

Le Self, notre haute sagesse innée, est contagieux. Plus chacun d’entre nous apporte de Self au monde, plus nos dirigeants le feront également. Le violoncelliste espagnol Pablo Casals résume bien la situation : « Chaque homme a en lui une décence et une bonté fondamentales. S’il l’écoute et agit en conséquence, il offre une grande partie de ce dont le monde a le plus besoin. Ce n’est pas compliqué, mais il faut du courage. Il faut du courage à un homme pour écouter sa propre bonté et agir en conséquence. Osons-nous être nous-mêmes ? C’est la question qui compte. »

Pour accéder à davantage de Self, cependant, nous devons en premier lieu nous séparer et travailler avec la peur massive liée à un tel événement menaçant pour la survie, ainsi qu’avec toutes nos autres parties qui essayent de faire face à cette peur en la niant, en la minimisant ou en la distrayant. Comme Abraham Maslow nous l’a enseigné, il est difficile de travailler à la réalisation de soi lorsque nos besoins fondamentaux sont en danger – et c’est actuellement le cas pour tant d’Américains. Nombreux sont ceux qui vont perdre leur emploi et leur entreprise et qui n’ont pas ou peu de filet de sécurité. D’autres, mieux lotis, verront leurs économies disparaître avec le krach économique. La plupart d’entre nous ne sont pas habitués à ce que leur vie soit perturbée. Au contraire, nous avons le sentiment que, même si nous vieillissons et finissons par mourir, ce qui nous arrive est essentiellement sous notre contrôle et plutôt prévisible. Or, ce n’est plus vrai, et c’est terrifiant pour beaucoup de nos états internes.

Et pourtant, au milieu de la terreur, le Self en chacun de nous est toujours là : le « Je » dans la tempête, la profondeur calme sous les vagues déferlantes. Le Self est toujours là. Quelle que soit la manière dont nos parties sont activées, si nous parvenons à les dissiper suffisamment, nous aurons accès à au moins quelques-unes des huit qualités du Self ; Calme, Curiosité, Clarté, Compassion, Confiance, Courage, Créativité, Connexion, et nous pourrons apprivoiser notre peur, plutôt que de la subir.

Bien sûr, côtoyer la peur de manière aimante est un défi, surtout quand tout le monde nous dit de la surmonter, de triompher. Les gens répètent souvent la célèbre déclaration de Franklin D. Roosevelt selon laquelle « la seule chose que nous devons craindre est la crainte elle-même. » À cela, je réponds que « la seule chose que nous avons à craindre est notre mépris pour notre peur». La peur émane des jeunes parties de nous qui ont besoin de l’amour et du confort de notre Self, et non du mépris de nos parties machistes.

Si nous pouvons établir un lien avec ces jeunes parties, nous pouvons découvrir si leur peur actuelle provient d’un endroit du passé, comme une enfance traumatique, tandis que nos vies étaient hors de notre contrôle et terrifiantes. Si oui, alors nous pouvons utiliser la manière réconfortante dont nous avions besoin dans notre enfance et nous décharger des croyances et émotions extrêmes. De cette façon, nous permettons à la pandémie d’être un grand tourmentor* en nous assaillant, elle nous guide vers ce que nous avons besoin pour guérir.

Il se peut néanmoins que ces parties effrayées ne soient pas figées dans le passé mais qu’elles aient réellement peur des circonstances désastreuses auxquelles nous sommes confrontés dans le présent. C’est alors plus difficile parce que nous ne pouvons pas les rassurer, par exemple, nous ne sommes plus des enfants et nous pouvons empêcher que de mauvaises choses nous arrivent.

Je me souviens d’un épisode de ma vie, il y a trois ans, lorsque ma femme, Jeanne, et moi rendions visite à mon frère et à ma belle-sœur chez eux à Hawaii. C’était une journée de de mer agitée et malgré les avertissements de Jeanne, je décidais de patauger dans les bas-fonds, croyant que j’étais en sécurité si l’eau ne dépassait pas mes cuisses. Sans le savoir, je tombais dans un trou et me retrouvais soudain pris dans une vague de fond qui rapidement m’entraîna vers le large. Il me fallait absolument rejoindre le rivage mais impossible. Je me mis sur le dos pour reprendre mon souffle, mais j’avalais la tasse et faillis me noyer.

Tandis que je m’épuisais de plus en plus, je prenais petit à petit conscience que je risquais de ne pas y arriver. Des parts de moi commençaient à crier dans ma tête : « Nous allons mourir ! », mais je pus me séparer suffisamment de ces parts pour qu’elles me sentent et m’entendent dire : « Nous allons peut-être mourir, mais je serai avec vous quoi qu’il arrive », je les sentais dès lors se calmer. Au moment où j’étais prêt à abandonner, ma belle-sœur arriva à la plage. Me voyant me débattre, elle me montra frénétiquement les énormes vagues et me fit comprendre que je devais nager vers elles, ce qui était contre-intuitif, mais qui s’avéra être la chose à faire pour revenir sur le rivage. Il ne me restait que très peu d’énergie et je me laissais porté par les vagues. J’appris plus tard qu’un homme s’était noyé au même endroit quelques jours auparavant. Je me sentis dès lors extrêmement chanceux.

L’intérêt de partager cette histoire est de montrer que même face à un danger réel, il est possible de garder le contrôle. Bien sûr, c’est difficile. J’ai des années d’expérience derrière moi pour montrer à mes parties que les choses se passent mieux quand elles se décollent et me laissent gérer les choses. Le Self-leadership [NDT : guidance du Self] est clairement utile dans des circonstances difficiles. Cela ne se termine pas toujours comme pour moi, par la chance d’être sauvé, mais c’est toujours préférable d’affronter les défis avec calme, courage, clarté et confiance, plutôt qu’avec des parties effrayées, impulsives ou qui dissocient.
Une fois que vous êtes plus proche de votre Self, vous pouvez constater que, comme c’est le cas pour la terre lorsque la pollution diminue, vous commencez à guérir. Autrement dit, au fur et à mesure que les parties extrêmes, individualistes et matérialistes qui ont dominé votre vie en prenant exemple sur notre culture, sont obligées de prendre du recul, vous pourrez agréablement constater l’émergence d’autres parties exilées qui peuvent dès lors jouer, être créatives ou profiter de la nature. Comme les poissons qui reviennent sur les canaux de Venise, à mesure que vos parties exilées reviennent, vous pouvez décider de changer de vie afin de leur faire de la place.

Plus nous apportons de Self à cette crise, plus il est probable que nous en tirons des leçons à tous les niveaux : planétaire, national et individuel. Comme l’a dit le poète Rainer Maria Rilke, « Ne me laissez pas gaspiller à l’heure de ma douleur. »

* Tourmentor est un mot créé par Richard Schwartz combinaison de toumenteur et mentor. ce qui nous tourmente nous montre le chemin de la guérison

Retrouvez l’original en anglais de cet article dans le blog de Lissa Rankin

Lissa Rankin, l’une de nos auteure avait il y a quelques temps écrit un long article pour partager en quoi l’IFS peut “sauver nos vies” et combien cette approche est fondamentale dans la période que nous traversons. 
Retrouvez cet article ICI 

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