Trauma préverbal : comprendre ce qui s’inscrit avant les mots 

Thérapies & Trauma • 7mn
le jeudi 1 octobre 2026

Certaines réactions nous échappent. Une gorge qui se serre sans raison identifiable, une alerte qui monte quand rien ne menace, un schéma qui se rejoue dans nos relations sans qu’aucun souvenir vienne l’expliquer.

Frank Anderson distingue ici deux formes de mémoire, explicite et implicite :

  • La mémoire explicite est celle du récit. Elle permet de dire : il s’est passé ceci, puis cela, je m’en souviens. Elle peut être ordonnée dans le temps, racontée, consciemment rappelée.
  • La mémoire implicite, elle, ne raconte rien. Elle enregistre autrement : par la perception, l’émotion, la sensation corporelle.

Dans son explication, les toutes premières années sont dominées par la mémoire implicite. Le jeune enfant enregistre d’abord son expérience à travers les perceptions, les émotions et les sensations corporelles, bien avant de pouvoir en construire un récit autobiographique.

Les expériences très précoces, y compris celles qui précèdent l’apparition du langage, ne sont donc pas disponibles sous la forme d’un récit autobiographique. En clinique, cela change la manière de les aborder : elles ne sont pas accessibles comme un souvenir que l’on pourrait simplement raconter.

La neurobiologie éclaire ce qui se joue. L’information monte du corps, traverse le thalamus, atteint rapidement l’amygdale, impliquée notamment dans la détection de la pertinence et de la menace. Plus lentement, elle rejoint le cortex préfrontal. L’hippocampe intervient quant à lui dans la mémorisation et la contextualisation de l’expérience.

Durant les premières années, l’hippocampe et le cortex préfrontal sont encore en plein développement. Le jeune enfant ne dispose donc pas des capacités d’un adulte pour contextualiser ce qu’il vit, le transformer en récit ou moduler volontairement sa réponse.

Frank Anderson résume cette asymétrie ainsi : chez le bébé, l’expérience fonctionne surtout « de bas en haut ». L’expérience corporelle et émotionnelle domine, tandis que les capacités permettant de la contextualiser et de la moduler sont encore en construction.

Exemple concret — Un tout-petit ne peut pas se dire « C’était impressionnant, mais c’est fini ». Il ressent la montée d’activation dans son corps sans disposer encore des ressources internes d’un adulte pour comprendre ce qui arrive et retrouver seul son équilibre.

Un nourrisson dispose de capacités d’autorégulation encore très limitées et dépend largement de l’adulte pour retrouver un état de calme et de sécurité. C’est aussi pour cela, insiste-t-il, que nous avons besoin des autres. La régulation vient de l’extérieur avant de pouvoir venir de l’intérieur.

La réponse peut notamment prendre deux directions : l’hyperactivation, quand le système s’emballe, ou l’hypoactivation, quand il s’éteint. Si la personne censée apaiser est elle-même une source de menace, la situation se complexifie encore.

Frank Anderson insiste sur un point que l’on oublie souvent : ce qui manque compte autant que ce qui blesse. Les cris et la violence marquent, bien sûr. Mais l’indisponibilité, la négligence, le manque de réponse peuvent laisser une empreinte tout aussi profonde. Lorsque cette réponse manque de façon répétée, le système apprend aussi quelque chose de ce qu’il peut — ou non — attendre des autres.

Les 20 et 21 octobre 2026, au Trianon, Frank Anderson et Deb Dana croiseront leurs regards sur le psychotrauma. Deux jours d’enseignement et de démonstrations cliniques en direct pour mettre en dialogue travail des parties, Théorie Polyvagale et neurosciences.

Si une expérience n’a jamais été encodée sous forme narrative, le récit verbal ne peut pas être la seule voie d’accès. Comme il le souligne, certaines situations demandent aussi de travailler avec les émotions, les sensations et les réponses corporelles.

Les approches somatiques et le travail avec les parties proposent justement d’autres points d’entrée pour rencontrer ce qui reste hors de portée du récit.

Frank Anderson y tient : le travail ne consiste pas à partir à la recherche d’un souvenir narratif qui n’a peut-être jamais été constitué sous cette forme. Il porte sur ce qui se manifeste aujourd’hui, dans le corps et dans le lien.

L’un des passages les plus parlants de sa conférence porte sur l’amour. Frank Anderson formule l’idée de manière volontairement frappante : nos blessures d’attachement participeraient parfois au choix de nos partenaires, à notre insu.

L’attirance, dit-il, comporte une part inconsciente de recherche de réparation. Nous pouvons ainsi être attirés par des personnes dont certaines blessures ou stratégies d’adaptation entrent en résonance avec les nôtres. En surface, l’accord semble parfait : chacun paraît détenir ce qui manque à l’autre.

Dans cette lecture, ce qui reste sensible chez l’un peut s’activer au contact de l’autre et réciproquement. Car cette personne, rappelle-t-il, n’est pas censée devenir le parent que nous n’avons pas eu. Le partenaire peut alors se retrouver assigné à un rôle qu’il n’a jamais choisi, tandis que la frustration s’installe de part et d’autre. La personne dont nous espérions inconsciemment une réparation devient aussi celle au contact de laquelle certaines blessures se réactivent.

Exemple concret — « Elle est tellement différente des autres », « Il est si doux, rien à voir avec mon père » : Frank Anderson y entend parfois, au-delà de l’attirance, une attente inconsciente de réparation.

Il rappelle aussi que ces mécanismes sont largement inconscients : inutile, dès lors, de se reprocher de les avoir mis en place. Il souligne d’ailleurs qu’il n’échappe pas lui-même à ces dynamiques. Cette dimension personnelle donne à son propos une tonalité particulièrement incarnée.

Frank Anderson
Psychiatre expert en traumatismes, conférencier reconnu dans le monde entier, formateur à l’IFS Institute et en psychothérapie basée sur les neurosciences.

Psychiatre expert en traumatismes, auteur et conférencier reconnu dans le monde entier.

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